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La souffrance des femmes

Comment oser parler de la souffrance des femmes sur un site qui est consacré aux mères? L’instinct maternel n’est-il pas irréfutable ?
S’il l’était, y aurait-il autant d’avortements, d’abandons, d’enfants maltraités ? S’il l’était, il faudrait que cela provienne de la nature, comme pour les autres mammifères. Et alors pourquoi ne pas obéir à ce fameux instinct en ne faisant pas un enfant tous les ans ?
L’expérience montre que les parents humains, contrairement aux parents mammifères, quand ils accueillent un tout-petit ont le privilège d’être pour lui une source d’équilibre, de courage et de bonheur pour longtemps. Réduire l’amour maternel à un instinct explique sans doute que l’on puisse pendant longtemps traiter les bébés comme les petites filles jouent avec leurs poupées.
La souffrance des femmes provient justement, pour certaines d’entre elles bien sûr, de ce qu’elles ne ressentent pas spontanément l’élan maternel, de ce que leur enfant ne les attire pas spécialement. Ce que la société leur a mis dans la tête est faux ; elles l’ont cru et voilà que le moment venu l’instinct ne fonctionne pas. Alors elles vont accomplir leur devoir ; elles vont faire semblant d’aimer leur enfant ; elles auront l’air d’être de bonnes mères, mais leur coeur n’y est pas.

Quelque part leur coeur aime, mais cela ne passe pas naturellement chez elle. D’elle à lui, ni de lui à elle.

“Quand une femme qui vient d’accoucher ne sent pas en elle ce sentiment de bonheur au-delà de tous les mots, qui devrait la déborder et lui amener souvent les larmes aux yeux, elle pense qu’elle a manqué l’essentiel. C‘est déjà très dur de se l’avouer à elle-même – c’est même quasiment impossible. Alors comment pourrait-elle le dire à d’autres, à son mari ou aux médecins ? Elle craindrait que le simple fait de le dire donne une réalité encore plus grande à ce dont elle souffre déjà si fort.” 1

En fait au moment de la naissance de son enfant la femme, vit un profond bouleversement psychique, surtout pour le premier enfant. Pendant toute sa grossesse elle a retrouvé peu à peu ses rêves de petite fille qui jouait à la poupée attendant d’être mère, elle a aussi retrouvé mais elle n’en sait rien, le petit bébé qu’elle a été elle-même, avec l’image que lui a donné sa propre mère à l’époque. Si, en ce temps-là, cela s’est mal passé pour le bébé qu’elle était, quelque chose en resurgit au moment de la mise au monde de son propre enfant et bloque son élan, son attirance vers lui.

Mais bien sûr il y a des degrés dans la souffrance, tout d’abord :

La dépression du post-partum ou le “baby-blues”

La première souffrance, la plus facile à nommer tout de même, par les uns et les autres, et qui d’ailleurs s’effacera en quelques jours, voire quelques semaines, c’est la dépression du post-partum que les anglais appellent le “baby-blues”. La mère après avoir été l’objet de toutes les attentions se voit mise au second plan, on n’a d’yeux que pour le bébé or, elle qui se sent fatiguée, enlaidie, abîmée et soudain terriblement responsable, a besoin de regards, elle aussi. De regards attendris. Elle a besoin d’être entourée parce qu’elle est fragile, ce qui lui permet d’ailleurs de bien sentir, de mesurer la fragilité de son petit. Mais dès qu’elle reprendra des forces, dès qu’elle se sentira soutenue, sécurisée par son entourage familial, par son mari d’abord bien sûr, le baby-blues s’envolera. On pourrait dire que, autant elle va envelopper son bébé par ses soins attentifs et bienveillants d’une sorte de deuxième grossesse qui le sécurise ce bébé et lui permet d’accepter le nouveau monde totalement inconnu dans lequel il est entré en naissant, autant le couple qu’elle forme momentanément avec son bébé a besoin lui aussi d’être enveloppé d’attention tendre, de regards bienveillants et de soutien.
C’est pourquoi la maternité ne peut être solitaire.

Les premières allusions au “baby-blues” datent des années 50 et c’est à cette époque que les femmes commencent à ne plus accoucher à domicile, au même moment on insiste dans les maternités, sur la nécessité du milieu aseptique, on établit autour de la femme un milieu protecteur mais totalement anonyme. Coupées ainsi de leur quotidien habituel les femmes sont réduites à un rôle de machines productrices d’enfants, dans les meilleures conditions possibles, certes, sur le plan du soin médical, du contrôle et de la protection. Mais redevenue des petites filles dont le corps est soigné par des mères indifférentes et très loin de leur quotidien. Elles sont dépaysés et inactives, leur accouchement leur étant somme toute subtilisé. Peut-être ceci explique-t-il cela ?

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L’effondrement maternel.

Il faut tout d’abord dire qu’il est épreuve et comme toute épreuve d’une intensité variable.
Il est bien difficile de parler de l’effondrement maternel, dénomination que le docteur J.M.Delassus a choisi après plusieurs années de pratique clinique dans son service pour remplacer les termes de dépression maternelle et/ou de psychose puerpérale. Son équipe et lui-même constatèrent, en effet, que les femmes au bout de quelques jours allaient de plus en plus mal. Après avoir pensé qu’il s’agissait d’une erreur de leur façon d’être auprès de ces femmes, ils reconnurent et acceptèrent de les laisser vivre ce dont elles avaient besoin : une dislocation de ce qu’elles sont, car tout s’effondre devant elles. C’est à dire un effondrement maternel.
Cette possibilité de vivre ce qu’on vit réellement au fond de soi, une angoisse panique mais cachée, à tout prix, à n’importe quel prix ; cette possibilité permet enfin à la parole de s’exprimer et la thérapie peut commencer.
Il est bien2 „ difficile de comprendre et de dépister de façon précoce l’effondrement maternel, justement parce qu’il est la fin du déni, du refus de cet événement catastrophique. Il peut survenir chez la femme avant ou après l’accouchement, et même plus tard, mais sutout dans la période du post-partum. Et s’il est réel, il reste impensable et inadmissible, donc caché et nié. Le déni est proportionnel à la gravité du vécu et à l’interdit moral et social d’en faire état. La mère ne peut ni ne veut réaliser ce qui se passe, elle résiste à s’attribuer ce qu’elle éprouve et en même temps réprouve et condamne ; ce qui constitue une raison suffisante pour n’en parler à personne et d’abord à soi-même. Tout ,de son désir maternel à sa situation familiale, la contraint de ne pas céder à l’évidence. D’autant que pour elle comme pour son enfant elle sent bien que la question vitale est en jeu, en même temps qu’aucun mot du langage habituel ne peut traduire l’effroi ressenti.” J.M.Delassus insiste avec force pour bien différencier la psychose3 dite „puerpérale” des autres psychoses. „Dans les autres psychoses ce sont les composantes du moi qui sont touchées, libérant les éléments sous-jacents dont la dissociation et le morcellement font l’essentiel du tableau clinique ; ici au contraire, le moi veut et doit résister, l’effondrement est et doit rester sous-jacent.. On a donc affaire aux apparences d’un épisode psychotique tandis que la réalité et le pronostic sont différents. Parce que si l’être est touché c’est seulement au niveau de l’être mère que se trouve la clé d’une thérapie efficace et rapide : l’aider à pouvoir se relier à son nouveau-né.”
Tant que la mère reste dans le déni, le refus de son état de grand mal être, c’est comme si elle marchait seule sur un terrain avalancheux.

1Interview de J.M.Delassus à son éditeur Dunod - 2005
2Cahier n° 25, J.M.Delassus : « Abrégé de maternologie » juillet décembre 2005, page : 93
3Idem page 92