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Maternologia


Réalité et soins de la difficulté maternelle

delassus1.jpg Introduction à la maternologie
Interview réalisé par les éditions Dunod en 2005 avec Docteur Jean-Marie DELASSUS

Comment la maternité vient-elle aux femmes, et quelles incidences cela peut-il avoir sur la naissance du bébé, et sur son rapport avec sa mère ? Dans l’un de ses principaux livres, Le Sens de la maternité, le Docteur Jean-Marie Delassus décrypte la formation du lien mère-enfant et explique que les femmes n’ont pas forcément le sens inné de la maternité. C’est là l’objet de la maternologie, cette nouvelle discipline médicale au service des mères et de leur enfant.

Vous avez fondé en 1987 le premier service de maternologie à Saint-Cyr-l’École (France). Quel est l’objectif de cette discipline ?

On fait souvent des reproches aux mères. Si les mères ne sont pas parfaites, on les accuse. Or la maternité est un acte qui ne peut avoir de sens que s’il est libre. S’il ne l’est pas, la femme se méfie, elle se sent contrainte et surveillée, donc inquiète. Soutenir les mamans, c’est donc les soutenir dans leur liberté, car c’est seulement dans la liberté que l’on trouve les gestes et les mots d’amour. Or, pour soutenir les mères dans leur liberté, il faut une science qui comprenne ce qu’est la maternité — c’est la “maternologie”.
La maternologie vise à comprendre le sens de la maternité pour aider des femmes à être mères quand elles ne ressentent pas spontanément l’élan maternel.
Cela permet ensuite que l’enfant fasse une bonne naissance psychique, que le père puisse participer à un événement heureux et que se construise une famille au sens fort et chaleureux du terme.

La maternologie s’adresse-t-elle en priorité aux mères ou aux enfants ?

Il n’y a pas de maternité si la mère n’est pas heureuse et pas de naissance psychique si le bébé n’est pas heureux. La maternologie s’adresse donc à la mère et au bébé ensemble, car ils ont à établir un lien de sécurité, de chaleur et de bonheur.
La maternologie s’intéresse à la façon dont se construit peu à peu le lien, de manière à ce que ce lien permette que l’accouchement de l’enfant devienne effectivement sa naissance psychique. Cette question de lien se fait aussi dans le cadre de ce que le père peut voir et peut soutenir de ce qui se construit à côté de lui, de manière à former un ensemble au sein duquel des processus psychiques et des affects très délicats pourront s’exprimer.

Qu’entendez-vous par maternité psychique ?

Au niveau humain, la maternité n’est pas simplement d’ordre physique. Si elle se double bien sûr de sentiments d’amour, elle doit aussi répondre à ce qu’a été la vie prénatale de l’enfant, lequel, ayant enregistré et intégré l’harmonie habituelle de la vie utérine, se trouve donc en somme habitué à la totalité de la vie. La mère est celle qui assure, par sa présence psychique, affective, symbolique, la continuation de la totalité vitale et donne ainsi envie de naissance à son enfant, envie de s’ouvrir à sa mère, à l’autre. Elle lui donne d’autant plus envie de naître qu’elle-même retrouve ce désir de totalité vitale en ayant eu un désir d’enfant et en ayant porté son enfant.
La maternité psychique, c’est cette dimension d’échange et de partage d’un univers de totalité que l’un et l’autre se donnent dans le cadre d’un véritable cycle du don.

Au moins 10 % des femmes qui viennent d’accoucher reconnaissent souffrir de ce que la maternité ne leur vient pas “naturellement”. Quelle est l’origine de cette souffrance ?

L’analyse de ces statistiques pose effectivement un lourd problème de santé publique et redouble la tâche obstétricale, introduisant cette obstétrique mentale qu’est la maternologie.
Cette souffrance vient du fait que la mère s’attend naturellement à sentir, aimer et pouvoir soigner son enfant, et chez elle cela ne se fait pas naturellement ; ce qui démontre indirectement l’origine psychique de la maternité humaine.

Cette souffrance est-elle reconnue et prise en compte ?

Actuellement, dans la grande majorité des cas, cette souffrance est envisagée presque toujours comme un effet de ce que l’on appelle la “dépression postnatale”. Or il est évident qu’une jeune accouchée en difficulté va d’abord ressentir une déception qui est la partie émergée d’un réel effondrement qui, s’il n’est pas compris en tant que tel va dégénérer en dépression ; mais il s’agit, on le voit, de conséquence, et non pas de la cause.
De plus, soigner la dépression maternelle, souvent de manière trop tardive, entraîne une psychiatrisation de la prise en charge et du traitement qui ne soignent pas la difficulté maternelle elle-même et la laissent évoluer de façon sous-jacente avec des répercussions ultérieures sur le développement de l’enfant.
Ainsi, parler de dépression, revient à évacuer en grande partie la question de la maternité psychique et expose l’enfant au risque de ne pas bénéficier des liens qui lui sont nécessaires.

Pourquoi est-il si difficile pour une femme qui vient d’accoucher d’avouer qu’elle n’est pas heureuse ?

Quand une femme qui vient d’accoucher ne sent pas en elle ce sentiment de bonheur au-delà de tous les mots, qui la déborde et lui amène souvent les larmes aux yeux, elle pense qu’elle a manqué l’essentiel. Et c’est déjà très dur de se l’avouer à elle-même – c’est même quasiment impossible. Alors, comment pourrait-elle le dire à d’autres, à son mari ou aux médecins ? Elle craindrait que le simple fait de le dire donne encore une réalité plus grande à ce dont elle souffre déjà si fort.

Comment se manifeste le plus souvent la souffrance des mères ?

En fait, cette souffrance ne se manifeste pas : sa manifestation particulière est paradoxalement le fait que la mère s’interdit toute manifestation, elle aurait trop peur de craquer et de perdre pied. Alors, elle va chercher des manières d’en parler indirectement : le bébé pleure, mange mal, boit insuffisamment, a des boutons… C’est indirectement un appel au pédiatre pour que la difficulté maternelle soit déplacée dans quelque chose qui pourrait être imputé à des difficultés de l’enfant de telle sorte qu’il soit soigné ; ce qui permet alors à la mère de retrouver, comme magiquement, une bonne position de soignante à défaut d’une inclination naturelle au maternel.

Quels sont les risques encourus par la mère et l’enfant lorsque la souffrance de la mère n’est pas entendue, comprise et prise en charge ?

La mère va cicatriser sa difficulté dans une atteinte profonde de son identité maternelle parce que, ne pouvant se trouver dans un cycle de don positif avec son enfant, elle se verra renvoyer par lui une image négative.
De même, l’enfant n’ayant pas un contact de fond avec sa mère, risquera de développer une naissance psychique insuffisante, qui peut aller jusqu’à se traduire par des maladies de la naissance. En somme, l’un et l’autre, la mère et l’enfant, entrent dans un cycle de souffrance qui peut évoluer jusqu’à la maltraitance et qu’il est de la responsabilité de la médecine d’éviter, tout comme elle évite les accouchements difficiles, traumatiques ou mortels.

L’appréciation de l’ « l’instinct maternel » relève-t-il de la maternologie ?

Le terme d’”instinct maternel” est certes ancien, mais il est particulièrement devenu courant à partir du XIXe siècle. Sa signification culturelle est acceptée par la femme dans la mesure où il exprime pour elle le sentiment de la montée maternelle de son amour pour son enfant. En effet, la grande majorité des femmes sent en elle la spontanéité de ce sentiment, comme s’il s’agissait d’un instinct. Mais la meilleure preuve qu’il ne s’agit pas d’un instinct, c’est justement qu’il n’est pas universel puisque au moins 10 % des femmes ne l’éprouvent pas.
Par ailleurs, on s’est servi de cette notion d’instinct pour affecter les femmes à la maternité normale, se privant ainsi des moyens de les comprendre, et se donnant les moyens de les juger.
Enfin, s’il s’agissait réellement d’un instinct, comme celui-ci est quelque chose de génétiquement programmé, il n’y aurait pas de possibilité et de raison de soigner les mamans en difficulté, ce qui rendrait la séparation avec l’enfant systématique. Cette notion d’instinct est donc inadéquate et dangereuse.

De quelle manière interviennent les thérapeutes en maternologie ?

La thérapie en maternologie est spécifique, car il ne s’agit pas d’enseigner les bonnes conduites en maternité ni de donner des leçons aux mères. Dans ce domaine, il n’y a rien de plus valable que ce qui est spontané. Il faut donc des modalités très particulières de prise en charge, objets du soin maternologique, en tout cas non médicamenteuses, mais psychologiques individuelles et de groupe, qui permettent de soigner les mamans en difficulté dans le cadre de leur relation avec leur bébé et de la présence du père.

Finalement, pour vous, qu’est ce qu’une mère ?

Une mère ne peut pas être limitée au fait qu’elle porte un enfant et qu’elle le met au monde. Dans ce chemin de la petite enfance, c’est à chaque fois le fond de ce qui constitue l’humain qui est retrouvé et qui est vécu.
La maternité chez l’être humain ne se limite pas à une question de reproduction ; elle implique le ressourcement dans le bonheur par rapport auquel nous sommes malheureusement si maladroits. Le sens de la parentalité, de la naissance et de la maternité est la question de la possibilité du vécu de ce bonheur.
Ceci n’est pas un mot, mais le fond de la question de l’Homme.

Ouvrages du Dr J-M DELASSUS

Delassus J.-M., Le Sens de la maternité, Cycle du don et genèse du lien, Paris, Dunod, 1995 ; 2e édition revue et augmentée, 2002.
Delassus J.-M., La Nature du bébé, Paris, Dunod, 1996
Delassus J.-M., Le Génie du fœtus, Vie prénatale et origine de l’homme, Paris, Dunod, 2001.
Delassus J.-M., Devenir mère, Histoire secrète de la maternité, Paris, Dunod, 1996 ; 2e édition, 2001.
Delassus J.-M., Naissance et maternité, Éléments de maternologie, AFM-EDIT, 2001.
Delassus J.-M., Maternologie et difficultés maternelles, Tokyo, Kobunsha, 2001.
Delassus J.-M., Clone ou enfant ? (en coll. avec K. Papillaud), Paris, InterEditions, 2003.
Delassus J.-M., Les logiciels de l’âme, Encre marine, 2005.
Delassus J.-M., Psychanalyse de la naissance, Paris, Dunod, 2005 ; édition 2006.
Delassus J.-M., Abrégé de maternologie, AFM-EDIT, 2006.
Delassus J.-M., Le Sens de la maternite; 3e édition , 2007.
Delassus J.-M., Le corps du désir, Psychanalyse de la grossesse, Paris, Dunod, 2008.