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Mettre au monde des prematures

Interview du Professeur Jean-Pierre Relier, pédiatre, néonatologue. Directeur du service de médecine néonatale de Port-Royal à Paris, par Patrice Van Eersel.

Petites citations tirées de«Mettre au monde» - (Enquête sur les mystères de la naissance) - de Patrice Van Eersel aux Editions Albin Michel. 2008.

Laissée à elle-même la nature peut être impitoyable. On joue sur des paramètres délicats. Or l’homme a reçu des outils pour être capable de prendre éventuellement des décisions contre elle.

«Je ne suis pas un fanatique de la nature mais ai-je le droit d’accrocher à un cheval une charrette à laquelle il manque une roue? Je ne peux pas m’empêcher de raisonner comme ça. L’attitude de «Laissez-les vivre est pour moi totalement hypocrite et lâche. Je trouve totalement irréaliste de dire:«Cette dame qui est enceinte d’un enfant gravement handicapé n’a pas le droit de se faire avorter, car je respecte la nature.»

«Pour le fœtus, le giron de sa mère représente l’univers. Un univers partiellement indépendant du contexte où cette femme vit. Tout se passe comme si la mère enveloppait l’enfant qu’elle porte d’une sorte de «bouclier protecteur» - sinon combien de monstres naîtraient, surtout pendant les périodes de guerre ou de terreur!»

«Vous n’avez pas tort. La femme peut arriver à compenser surtout si elle est consciente. Vous avez l’exemple incroyable des enfants conçus dans les camps de concentration, dont certains y sont nés en bonne santé! Leurs mères avaient réussi à assumer leur rôle protecteur jusqu’au bout. Ce qui pousse à penser que le fœtus souffre davantage de la pensée négative de sa mère – et plus encore de la pensée absente, de l’indifférence – que de son stress physique. D’une certaine façon l’agression est inévitable et la psychanalyste Martine Leiboviçi parle même d’«angoisse structurante». Mais l’angoisse peut mettre la santé en danger pour l’enfant, si elle est grave et surtout chronique, durable, parce que la mère est alors trop préoccupée par son problème personnel et ne peut plus du tout penser à son enfant.»
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«…nous assistons actuellement à une dérive grave de la technomédecine qui cherche à prolonger à tout pris des enfants prématurés, quasiment condamnés à devenir des handicapés souvent du pire degré. Par ailleurs il faut savoir que la majorité de ces prématurés ont des mères en situation difficile – affectivement, socialement, économique ment. Il s’agit dans un très grand nombre de cas, de femmes en rupture de situation, qu’elles soient immigrées, loin de leur pays, ou soudain sans domicile fixe, au chômage ou encore en instance de divorce, délaissées par leur homme … Bien sûr qu’il est magnifique de sauver les bébés de ces femmes, j’y ai consacré ma vie! Mais si désormais la technologie médicale nous permet de faire survivre ces derniers au-delà de ce que la nature permet en principe, et que nous rendons aux femmes dont je viens de parler des petits gravement handicapés, sous le prétexte que nous appartenons à une société» technologique et de progrès», eh bien je m’insurge, je dis non.»
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« … L’essentiel dans tout cela est de découvrir et de soupeser notre responsabilité dans l’incarnation des âmes de nos enfants»
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«Les Occidentaux … en revanche ont tendance à ignorer, ou à tenir pour négligeable, le rôle d’une pensée lumineuse, d’un comportement harmonieux, d’un beau décor, d’une ambiance joyeuse ou tout simplement de l’amour dont la mère et le père nourrissent leur futur enfant. Tellement d’humains naissent par hasard, au grès d’étreintes tièdes, ou occasionnelles, ou routinières, bref inconscientes.»
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«L’un des moments clés de mon évolution et de celle de beaucoup de mes confrères, date de la parution en 1983 d’un gros livre collectif mené par Marie-Claire Busnel et Etienne Herbinet, intitulé «L’Aube des sens». Coll. «Les cahiers du nouveau-né» Stock 1983. Il s’agissait des résultats de la première table ronde, en France, sur les capacités de perception du fœtus. Pour nous néonatologue ce fut une révolution. On nous apprenait qu’on était en train de découvrir que bien avant d’être viable le fœtus sentait, goûtait, palpait, entendait … Jusque là nous nous comportions vis-à-vis de lui, comme s’il s’agissait d’un être fondamentalement insensible, presque un objet. Et pourtant je vous parle là d’une histoire qui se passait une bonne dizaine d’années, après la grande envolée de la néonatologie française. C’est dire combien nous étions restés aveugles, et s’il nous a fallu du temps pour commencer à comprendre quelque chose à l’aventure incroyablement subtile de la vie fœtale et de l’enfantement.