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Maternologia


Comment devient-on père?

Pour savoir quelque chose de l’homme et de la femme, il faut pour Mr. Delassus revenir au bébé.
Le bébé est du genre neutre, du genre d’avant la différence des sexes, parce qu’il est dans la période post-natale pendant laquelle il est encore dans le Tout où il vit une relation totale au monde, de nouveau.

Il n’y a pas exactement de sexualité infantile avant trois ans en moyenne, mais une intense sensualité et une forte activité de recherche instinctive de plaisir ; ce qui n’est pas la même chose. L’égalité est absolue, entre sexe masculin et sexe féminin chez le bébé. Ce sont les parents qui projettent leurs sentiments sur leur enfant, au risque de porter atteinte à son inconscient.

L’amour de l’autonomie

Il y a un concurrent à l’amour de la mère, à l’amour pour la mère, c’est l’amour de l’autonomie.
Cet amour-là survient au moment où l’enfant est largement devenu capable d’agir, il a grandi, il s’est développé et surtout dans son cerveau, grâce à l’intégration de la vie courante, les zones de neurones créées en surplus se sont associées efficacement. Elles ont intégré l’expérience de la période de sa toute petite enfance qui a mis en place centrale : la mère, le corps, le monde. L’enfant a beaucoup moins à faire appel à l’aide à sa mère. Le lien est fait entre tous les sens et la motricité, entre les perceptions, les besoins et les actes.

Par conséquent, à condition que les parents désirent vraiment son autonomie, l’ancien bébé va fureter partout, grimper partout, se saisir de tout. C’est l’âge ravageur. Très difficile d’obéir à cet âge-là, car le sentiment de l’absolu, de la totalité, qu’il a vécu dans le ventre de sa mère et qu’elle a prolongé par ses soins attentifs, constants et pleins d’amour, ce sentiment est resté dans sa tête : le Tout, la Totalité. S’il ne réagit pas ainsi, il y a lieu de s’inquiéter, il s’agit peut-être d’un enfant trop docile, trop lié au regard de sa mère ou d’un enfant abandonné psychiquement.

La « mort » de la mère

Jusqu’à présent la mère mettait en œuvre pour son bébé les conditions de la totalité et l’enfant en était l’acteur naturel. La nécessité de l’éducation vient rompre cet équilibre. Et si l’on n’apprend pas à l’enfant à demander et à se voir parfois opposer un refus, l’enfant va rester longtemps dans le vouloir-avoir-tout. Il faut le souligner.
D’une part la mère s’oppose de plus en plus à ce que fait l’enfant et elle ne lui donne plus les mêmes choses, d’autre part l’enfant ne peut plus tout faire et la mère ne fait plus tout pour lui. La mère est le visage de la vie apparue pour lui, vie dont il s’est emparée pour la faire sienne au sein de son cerveau. La mère est dans le cerveau de l’enfant, celle-là et pas une autre. Si la mère se met à ne plus correspondre à cette donnée de base, la conclusion s’impose : il faut la renvoyer.
Jusque là la mère et l’enfant faisait partie d’un combiné fondamental dont il avait besoin, elle n’était pas différente de lui, elle était lui. Or la mère vient d’apparaître différente, elle est quelqu’un d’autre. Et c’est là que la mère de la toute petite enfance disparaît ! Il y a « matricide » ! ( Et c’est ainsi qu’on s’entêtera à croire que les mères sont naturellement mère). On reste fidèle à la mère que l’on a une fois pour toute au centre de la tête et on préserve ainsi le maternel qu’elle incarnait.

qui meurt.

Par contre pour l’enfant ce « matricide » est comme une sorte de suicide. Puisqu’il ne retrouve plus sa mère, il se retrouve seul. Jusqu’ici, il n’avait pas à se soucier de son existence, l’enfant n’avait pas de volonté propre, il lui était même épargné de vouloir. La mère donne à l’enfant la réalité sans qu’il ait à mettre en jeu sa volonté. D’elle il obtient une réalité naturelle, ce n’est pas encore sa réalité personnelle.

L’introduction de la volonté personnelle entraîne la fin de la petite enfance. L’enfant brise sa vie. Le « matricide » n’a pas tué la mère mais il a tué l’enfant qui était là jusque là. Cette disparition de soi correspond à ce que l’on appelle le premier refoulement. Et cette disparition produit l’inconscient (elle se produit environ vers 5, 6 ou 7 ans) . Le matricide s’étale sur une période qui commence avec la période du non et se termine, si tout va bien, avec la production de l’inconscientc’est le passage dans l’âge de raison. Car l’enfant remplaçant celui qui a disparu est d’un ordre différent. Il est dans la ligne de l’enfant précédent mais il ne sait pas quelle est cette ligne.
Dans nos vies l’inconscient reprendra sa place, dans les rêves, les oublis, les lapsus, les maladies, la volonté de pouvoir et d’avoir. Son fonctionnement est simple, il cherche encore et toujours la totalité.
L’étonnement produit sur l’enfant par cette disparition, celle produite par le « matricide », ne se voit pas autrement que dans colères ; il persévère ; il triche ; il tend sa volonté. Le principal a disparu : la totalité. Il va se mettre à l’attendre, à l’espérer, il entre dans le temps. Il est assuré que ce qui a été perdu au bout du compte reviendra, sinon ce serait invivable.
Cette espérance a pour nom : le lendemain.

La construction du moi

C’est ici que s’installe peu à peu la différence entre les filles et les garçons.
Les toutes premières formes du moi, rappelons-le, commencent à s’ébaucher à partir du sixième mois à peu près. C’est la primauté du moi qui prend le relais pour réaliser la totalité perdue. Le moi représente la volonté d’être tout. La nature totalitaire du moi masque l’effet de dépression qui devrait affecter l’enfant du fait de la perte de sa petite enfance.
Avec le temps, l’inquiétude du moi peut dire : « quand je serai grand », mais attendre quelque chose que l’on ne connaît pas et dont ne sait pas quand il arrivera, c’est tout de même un tourment. Une quantité de projets peuvent en secret s’échafauder, mais le moi a besoin de concret tout de suite. Ce sera l’identité sexuée – il y a des hommes, il y a des femmes – la même division d’ailleurs apparaît partout, l’enfant s’en est aperçu.

Dans la petite enfance la réalité du moi est du genre neutre, le genre de la totalité qui dépasse les différences. Un jour le moi se trouve contraint de se reconnaître dans une particularité, dans la moitié du Tout ! Il va falloir s’atteler à rendre totale une moitié seulement de la totalité !

Le choix du masculin

Les enfants sont donc confrontés au choix du genre. C’est une violence mais c’est pour eux une solution de première nécessité. Protégés par le cocon maternel, par les bras tendres de leur mère, ils étaient jusque là des bébés-rois. Situation enviable qui deviendrait négative si elle se prolongeait.
Ce qu’il faut indiquer ici c’est la coexistence entre le choix du genre et le « matricide », l’un et l’autre étant différent pour chaque enfant. Pendant que le bébé disparaît peu à peu, le choix du genre se fait lui aussi peu à peu. C’est le temps de la première ambivalence. Avec talent la vie organise en sourdine une solitude acceptable.

Les enfants se posent beaucoup de questions au sujet de la différence des sexes, très tôt et souvent de manières détournées. Ils ont besoin de réponses comme on a besoin de nourriture.

Cela se fait dans la mesure où les parents acceptent les essais, les questions et donnent les explications simples avec simplicité. Et les redonnent encore et encore parce que c’est bien difficile de croire d’abord et d’accepter ensuite qu’on ne peut pas à la fois avoir un zizi et espérer avoir un bébé dans son ventre. Dans cette période, les questions, les affirmations ou les attitudes ont souvent besoin d’être décodées.
Il ne faut pas aborder le sujet avant que l’enfant n’en parle de lui-même Répondre au rythme des demandes des enfants pour aboutir au bout d’une longue période à la certitude pour l’enfant qu’il a bien tout, oui Tout, pour faire un papa et que la fille aussi a tout pour faire une maman, quel réconfort ! Savoir que chacun est détenteur d’un morceau du puzzle qui permet l’union des couples, voilà un bon début dans la vie. Voilà la possibilité de la rencontre amoureuse.

Le rendez-vous avec ce que l’on accepte d’être est une épreuve de longue durée qui ne se termine pas toujours par ce qui est dit normal : le choix du genre qu’on est.

Pour la fille, c’est la continuité naturelle de la petite enfance. Elle se reconnaît du genre qui fait les mères et donc les bébés et c’est pour elle une joie profonde inconsciente et légère.

Le garçon voudrait bien lui aussi être en état de reproduire le temps béni de sa toute petite enfance en faisant des bébés, en fait, il n’en sait rien mais il doit se plier à l’évidence, cela ne lui est pas possible. Bien sûr il va réagir à cette impossibilité, ce qui se manifestera de diverses manières. La plus courante est la projection de sa réalité de sujet castré sur la personne de la fille dont l’absence de pénis est dénigrée. Toute aussi courante, voire parallèle, est la convergence des forces du ressentiment (devant le fait de ne pouvoir faire des bébés) dans la constitution d’un moi que l’on veut fort et au-dessus de tout. Ce qui revient, il faut le souligner, à s’attribuer soi-même sa propre origine : il est ce qu’il est ; autrement dit pour le garçon, il n’y a pas d’autre origine que le moi : il est sa propre origine.
Le garçon de ce fait s’est détourné de son origine réelle au profit de l’origine qu’il s’attribue. La différence des sexes devient une différence des genres où le masculin fort de la nouvelle origine qu’il a érigée en bien propre, entend dominer la féminité supposée emblématique de la castration.

Dés lors, la maternité passe sous la coupe de la paternité et de la loi inhérente à la nouvelle origine. L’enfant, baptisé au Nom du Père qui l’a engendré, sera l’objet d’une attention de ce tiers séparateur qu’il représente et le moment venu, après avoir utilisé les capacités maternelles de la femme, il récupèrera son bien.

L’inconscient du père n’est donc pas de même nature que celui de la mère, il semble remanié selon un pouvoir, celui du petit garçon qui, croit-il, décide de déplacer l’origine dans le temps alors que la femme le garde dans sa nature d’avant le temps. Et c’est une distinction discriminative. Il y a concurrence entre les origines et c’est la lutte entre elles : la recherche de la suprématie, du fait de leur antinomie.

L’ambivalence de la paternité

La paternité psychique est donc beaucoup plus complexe qu’il ne semble au premier abord. L’homme veut implanter son origine au cœur de l’origine que la mère, elle, nourrit de son être. En quelque sorte il ne tolère celle-ci qu’en attendant de se l’approprier.
Il s’agit d’une problématique de fond car elle est pour une bonne part la cause de la névrose infantile, mais d’abord elle peut être un facteur de difficulté maternelle ; c’est pourquoi la question de la paternité est aussi inhérente au champ de la maternologie.
De fait, ces derniers temps la place du père s’est modifiée et son rôle tend à être plus prévenant, s’établissant dans une certaine participation à l’accouchement.
Lorsque la prise en compte du premier regard du nouveau-né a eu lieu, le père peut devenir sensible, comme la mère, à la force d’appel que ce regard représente. Il peut en être bouleversé, et changer radicalement. Touché au cœur de son inconscient fondamental, une sorte de maternité peut s’éveiller chez lui et nourrir les fondements de sa paternité. Le père peut se convertir à la réelle origine et céder sur celle qu’il avait refusée. Il peut ainsi prendre une place plus essentielle en partageant le même sens et la même responsabilité par rapport à la question de l’origine. C’est-à-dire être autant que la mère celui qui permet au bébé de s’adapter à l’inconnu du nouveau monde dans lequel il est arrivé, y compris pendant les cinq premier mois. Cette paternité ne sera pas une copie de la maternité mais un engagement personnel.
Cependant, l’engagement du père va être rapidement mis à l’épreuve.
Les échanges entre le bébé et la mère sont souvent intenses, même si le père veut y participer, il n’est pas au centre de la scène, il redevient l’enfant exclu qu’il a été, la mère n’est plus avec lui mais avec l’enfant, ce dont il a déjà souffert dans son enfance. Trois possibilités de souffrance : d’abord le bébé lui prend sa femme, ensuite sa femme lui apparaît comme ce qu’il ne pourra jamais être : une mère, enfin il redevient petit enfant. En somme il est triplement abandonné ou trahi.
La tentation est alors de reprendre la place qu’il avait selon sa logique première : « Moi, je suis à l’origine, je possède la mère et l’enfant. » Telles des traces de poudre, toujours prêtes à exploser, cette tentation peut rester. On retrouve ici l’ambiguïté dont il était question au début. L’esprit se refuse toute faiblesse. L’homme choisit le camp de la force, avec tous les dégâts et les abus inhérents à ce choix, envers les plus faibles : les guerres, les violences, les destructions.
La reconnaissance de l’origine véritable, celle que la mère nourrit de son être, seule, détrônera les moyens mis en place par l’homme pour dominer, en supprimant la fausse supériorité de l’homme.
Si le père adhère et se réjouit de l’origine retrouvéel y a alors don de la part du père ; au lieu de rester exclu le père fait don de son exclusion et la transforme positivement. Il enveloppe, réconforte et soutient ce temps d’adaptation au monde.
Alors l’ambivalence de la paternité se résout … dans l’engagement du père.

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Père agent et père intime.

Il y a deux modes majeurs de la paternité. Soit le père entre dans le don, il plonge dans son inconscient fondamental, acceptant son origine véritable. Il reconnaît sa propre venue d’un ailleurs, et voit dans son enfant un envoyé qui l’oblige à se reconnaître comme lui, fragile et impuissant.
Soit il reste sur sa position : « Je suis à l’origine ! » Et il devient un père autoritaire ou un père enfant, ou encore un père indifférent. Pour tout dire vulgairement, un père macho.

La présence du père intime évite que ne se resserre les liens fusionnels ; elle laisse plus libre et plus aisé le processus menant à la nécessaire séparation d’avec la mère idéale des premiers temps, que l’enfant doit opérer lui-même ; cette présence peut entendre et recueillir la détresse infantile renouvelée pendant cette période. Protégeant ainsi l’enfant de la dépression qui peut se traduire en rébellion.
Perdant la totalité offerte par la mère « idéale » du début, l’enfant tombe dans un abîme d’où il lance un appel que le père, s’il s’agit d’un père intime, peut seul entendre en silence, ému de se voir devenir vraiment père par le soutien que son enfant attend de lui, sans le savoir vraiment.
Assuré de la bonté du père l’enfant découvre spontanément la loi juste. Car la bonté fait loi et bien autrement que l’ordre inhérent à l’origine instituée par le genre masculin.