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Maternologia


Comment devient-on mère ?

Si l’on croit à l’instinct maternel, cette question ne se pose pas, elle ne peut pas se poser. On est femme donc on est capable d’être mère !
Oui mais quelle sorte de mère ?
La maternité n’est pas uniquement la mise en œuvre des moyens physiques dont est doté le corps féminin pour assurer la nidation, la gestation et l’accouchement d’un enfant ; cela nous le partageons avec les animaux.
Au niveau humain quelque chose d’autre se joue, qui a son histoire observable dans ses stades.

Genèse de la maternité

La maternité est la fonction, le rôle caractéristique de reproduction de la totalité qui a pénétré et redéfini la maternité physique.
Il y a quatre stades au développement de la capacité à être mère.

1. La constitution de l’Originaire

L’Originaire est la période de la petite enfance au cours de laquelle les données biologiques qui assuraient au fœtus l’expérience de la totalité sont reprises et transformées en éléments psychiques qui ouvrent au monde et ceci par l’effet de la totalité offerte par la mère.
Cette période de la petite enfance est ainsi le premier stade de la maternogénèse qui se termine, selon les enfants, entre trois et six ans.

L’enfant a fait l’expérience fondamentale de la totalité et il l’amène avec lui en venant au monde. Il a absolument besoin pour son adaptation au monde de la retrouver de ce côté-ci du monde. Il faut que l’enfant ait connu et possède ce fondement pour ensuite éprouver le besoin de le rétablir et s’il en a les moyens, c’est-à-dire s’il est une fille, de le reproduire en ayant un enfant.
L’origine de la maternité commence donc au moment de la venue au monde de la future mère elle-même.

L’Originaire invisible

L’Originaire est fondamentalement un état de perception et pourtant il n’est pas reconnu en soi, puisqu’il n’est pas l’objet d’une conscience réfléchie. A ce stade la conscience est tout entière absorbée par ce qui arrive. Le bébé voit sa mère perçoit le monde, éprouve des sensations voluptueuses, mais il n’a pas le recul pour identifier ces choses comme étant différentes de lui ; le moi n’est pas encore apparu, on fait un tout avec tout. Du coup ce que l’on vit n’est pas mis en mémoire. Le bébé ne se souvient pas de l’Originaire, on ne se souvient pas de sa toute petite enfance. L’Originaire est d’avant les mots et ce qu’ils représentent.
De plus l’entrée dans le temps (entre trois et quatre ans) modifie radicalement la conscience. Au point que ce qu’elle était auparavant devient l’inconscient.

Le maternel et l’Originaire

Si l’Originaire est invisible, par contre il tient à un fil, à une personne, à la mère. Mais contrairement aux apparences ce n’est pas sa mère réelle que l’enfant voit : il voit sa mère en train d’être maternelle, en train d’être avec lui, en train de lui donner … Il voit le maternel qui est donc l’Originaire mis en actes. C’est quasiment un fantasme. Cette scène tient à une donation générale éprouvée suffisamment stable, fiable constante et permanente, pour donner l’idée, pour installer la sensation vécue de la totalité en soi et autour de soi.

2.Rupture du syncrétisme

Le syncrétisme qui unissait toutes vies confondues, la mère et l’enfant, ne peut durer au-delà d’une certaine limite.

Conditions de la rupture

Quitter l’originaire c’est le prix de la nécessaire autonomie. La rupture est plus difficile qu’on imaginerait. C’est la prodigalité de la totalité qui permet d’en vouloir à la mère, de se retourner contre elle. L’impérative nécessité de la totalité, il faut l’avoir connue au point d’avoir la force de toujours l’exiger absolument, de la réclamer, de se fâcher avec sa mère quand elle n’en assure plus la permanence. La qualité de la rupture viendra ainsi d’un excès de la demande, d’une obstination. La mère devient un adversaire, elle était dans le don de la totalité, elle n’y est plus.
Pour les deux l’heure est venue de l’éducation.

La capacité de la rupture

Mais il faut supporter d’en vouloir à sa mère, d’être rempli de sentiments de haine. Ce moment pourrait être celui d’une dépression, si la qualité de la petite enfance n’a pas été suffisante pour assurer une confirmation de « soi » qui précède le moi.

Se faire naître soi-même

On a rompu avec la première enfance, on a condamné sa mère, on a commis des actes d’une porté incalculable, on a perdu l’Originaire mais son origine est sauve, on a gardé le maternel. L’enfant est celui-là même qui en portant atteinte à sa mère s’est donné le coup de naissance.

3. L’auto-attribution du maternel

Désormais le maternel est libre, il n’est plus confondu avec l’existence de la mère, c’est une idée, une qualité, une fonction et surtout une possibilité. C’est un état qu’on peut s’attribuer. Par conséquent si on est du genre qui fait les mères, autrement dit si on est une fille, on peut se l’attribuer comme projet du moi, comme désir du moi, comme identité future du moi.

Fille ou garçon la croisée des chemins

Le garçon ne peut pas longtemps se reconnaître comme appartenant au genre qui fait les mères. Il doit renoncer : c’est une impossibilité naturelle. Encore que, dans l’inconscient, on peut très bien garder en profondeur une réalité différente de ce que les comportements donnent à penser et à voir. Il doit renoncer au maternel dont il n’a pas le moyen immédiat de le mettre en œuvre mais pas à l’Originaire, c’est-à-dire sa petite enfance.
Le plus clair de cette situation est que beaucoup d’hommes pourront difficilement aimer l’Originaire en eux puisque ils ne disposent pas de moyens immédiats à son égard (ils ne peuvent imaginer que, plus tard, ils auront la capacité d’avoir un enfant en tant que pères). Ils ont un compte à régler avec cette possibilité immédiate qu’ils n’ont pas. C’est ainsi qu’ils sont orientés à privilégier le moi et sa puissance, en même temps qu’ils sont plutôt destinés à aimer l’Originaire dans la femme.
La différence des genres aboutit aux conditions de l’amour.

Les enfants se posent beaucoup de questions à ce sujet, très tôt et souvent de manières détournées. Ils ont besoin de réponses comme on a besoin de nourriture.

Cela se fait dans la mesure où les parents acceptent les essais, les questions et donnent les explications simples avec simplicité. Et les redonnent encore et encore parce que c’est bien difficile de croire d’abord et d’accepter ensuite qu’on ne peut pas à la fois avoir un zizi et espérer avoir un bébé dans son ventre. Dans cette période, les questions, les affirmations ou les attitudes ont souvent besoin d’être décodées.
Il ne faut pas aborder le sujet avant que l’enfant n’en parle de lui-même. Répondre au rythme des demandes des enfants pour aboutir au bout d’une longue période à la certitude pour l’enfant qu’il a bien tout, oui Tout, pour faire un papa et que la fille aussi a tout pour faire une maman, quel réconfort ! Savoir que chacun est détenteur d’un morceau du puzzle qui permet l’union des couples, voilà un bon début dans la vie. Voilà la possibilité de la rencontre amoureuse.


Féminité et maternité, l’éventail des possibles

Pour la fille les choses se présentent autrement. Il y a l’appropriation de l’Originaire et il y a le pouvoir et la charge de l’Originaire (dans l’imagination : je serai mère, puisque je suis femme. Dans le réel : suis-je capable de l’être ?)
On passe d’une pensée de l’Originaire pour soi à une idée de l’originaire pour autrui, pour l’enfant. Ce qui revient à s’attribuer le maternel.
Le maternel qui était comme une idée générique devient alors un caractère propre, une propriété du moi. Mais il s’agit du droit de l’inconscient, de l’élan qu’il prend pour aborder la vie.

Le passage par la sexualité

Si une différence profonde sépare, tout en les unissant, la féminité et la maternité, le plus souvent la féminité prépare à la maternité. Elle lui est facilitée par la reconnaissance par l’homme qui est sensible au féminin. Il éprouve inconsciemment cette localisation et cette manifestation de l’Originaire dans la femme, il est séduit au point de désirer. En la femme il désire l’Originaire. Dès lors sont créés les conditions d’un rapport sexuel et de ce fait la possibilité de devenir mère.
La féminité ouvre la double voie à la maternité : en y autorisant la femme, en y faisant contribuer l’homme. Et le sexuel, voie secrète de retour à l’origine en deçà même de la petite enfance, prend tout son sens : il fait passer de la féminité simple à son parachèvement dans la maternité.

Contributions de l’auto-attribution de maternel

L’identité ici intervient : comment envisager d’avoir ou de faire un enfant, de l’aimer et qu’il vous aime si l’on a de soi-même une mauvaise image - la mère peut avoir retenu sa fille dans l’enfance, c’est à dire avoir voulu garder plus longtemps que nécessaire son rôle de mère, ce qui ne permet pas à sa fille de s’octroyer le maternel - un jugement péjoratif sur soi-même - une insuffisance personnelle ressentie - une grave perte subie entamant l’idée du maternel, peuvent ruiner le désir ou la possibilité du maternel.
On voit bien qu’il ne s’agit pas d’un processus automatique. C’est une construction psychique qui s’effectue selon certaine conditions.

4. La confirmation par le père

Si la maternité ne relevait pas de l’inconscient, on pourrait dire que c’est un espoir trompeur. Le problème vient du décalage entre une réalité tout à fait plausible, évidente même au niveau inconscient, et le démenti qu’y apporte la réalité.
Etre mère : une réclamation

C’est un bout de chou qui s’imagine être mère, or dès à présent cette petite fille qui dépend de ses parents, qui ne sait pas faire grand-chose, cette enfant se voit quand même avoir des enfants, ce qu’elle mime si souvent en jouant à la poupée. Mais on est loin d’avoir tout ce qui fait de sa mère une femme, son expérience …, sa taille, ses hanches, ses seins … et surtout on n’a pas de mari ou d’homme. C’est ainsi que se pose la réelle validité de la réclamation intérieure à être mère.

Le besoin de père

Ce n’est pas la mère qui peut confirmer l’attribution du maternel. La mère et la fille se trouvent en concurrence toutes les deux, plus ou moins. Elle la gênerait plutôt même si elle ne l’empêche pas.

La demande au père

Il faut insister sur cette relation de la fille à son père ; cette longue période dans la vie de l’enfant sera d’autant plus marquante que tout ce qui s’est produit jusqu’à présent va se trouver confirmé ou infirmé, en tout cas redéfini.
D’abord la psychanalyse indique : la fille vient vers son père avec son lourd problème d’infériorité sexuelle cherchant alors à le compenser dans une relation privilégiée avec lui, élaborée jusqu’à se transformer en désir d’enfant de lui.
Mais c’est sans doute avec d’autres désirs que la fille va à la rencontre de son père : elle porte en elle le poids et l’espérance du maternel, c’est cette attente qu’elle lui confie. Elle va vers son père en étant déjà secrètement mère mais en n’osant pas tout à fait le croire.

Il faut que le père l’entende, ce n’est pas explicité, et pourtant c’est la parole du père qui va confirmer ou non la possibilité maternelle de sa fille.

La parole du père

Le père engendre par la parole – parole en esprit - qui va permettre l’inscription des désirs inconscients de la petite fille dans la réalité.
La parole va au cœur de la petite fille et non à son corps. La parole du père n’est pas incestueuse et la relation avec lui est tout sauf oedipienne, elle ne devient telle que lorsque les difficultés surgissent, quand le père paraît inaccessible, quand hurlent les jalousies infantiles, quand plusieurs filles se précipitent vers le père qui n’aura pas su répondre à chacune en particulier.
La réponse en esprit, c’est-à-dire l’acquiescement silencieux du père aux façons de sa fille de vivre son désir inconscient, permet l’attente et prépare la réalisation. Il l’introduit dans son monde, il l’entraîne à sa suite. La parole du père inscrit dans le temps, ce qui est important puisque ce désir est inscrit dans l’inconscient qui est hors du temps.

L’autre point important tient à la sexualité. Le père faisant une réponse en esprit, c’est dire qu’il fait confiance à sa fille, fait aussi attendre le corps. Il permet que la sexualité ne s’impatiente pas, il conduit doucement sa fille au temps où, exaspérée peut-être de ne rien avoir obtenu de lui, mais surtout affermie, elle se dirigera vers d’autres hommes.
Ce temps de l’attente a un nom resté mystérieux, il s’agit de la virginité, période pendant laquelle se fortifie et devient réelle la toute-puissance intacte de pouvoir être mère.

Le père de la future mère

Au bout du compte le père apparaît d’une importance capitale dans le développement de la capacité à être mère. Il n’y intervient qu’assez tard et ce serait une erreur que de voir le père partout depuis le début de ce parcours ; il faut laisser à chacun des parents son rôle véritable.
Les moyens de la petite enfance, de l’Originaire c’est la mère qui les donne. Ensuite vient la séparation d’avec elle, plus ou moins faite. C’est l’enfant qui est l’acteur de cette séparation et non le père.
Si la petite fille n’a pas pu se séparer de sa mère elle sera prise par la nostalgie de sa mère et non par le maternel.
Mais si elle en conçoit le désir, alors elle aura besoin du père qui fera passer au réel, dans le temps, une toute-puissance rêvée et encore imaginaire.

Résumé

L’expérience, en quinze années d’études cliniques approfondies, n’a pas montré d’autres stades que les quatre décrits plus haut.

Premier stade
Il est d’abord nécessaire que l’enfant connaisse une toute petite enfance au cours de laquelle la totalité vécue dans le ventre de sa mère, soit reproduite par celle-ci, c’est-à-dire par la façon dont elle entoure son enfant de ses bras, de son regard, de son odeur, de sa voix, de ses paroles, de ses gestes …, de sa tendresse … etc. Et cette façon d’être doit être suffisante. Un premier traumatisme, aléatoire, viendrait de ce que cette étape originaire manque ou soit marquée par des lacunes trop sensibles.

Deuxième stade
Arrive un moment où la mère ne correspond plus à ce qu’elle était avant, elle ne donne plus tout, elle dit non … etc. Et c’est la nécessaire rupture avec elle. C’est un traumatisme, il fait cesser l’état originaire. C’est à dire l’état où l’enfant se confond avec sa mère. Il devient peu à peu autonome. Le difficile passage, qui conduit à ne plus jouir des prérogatives maternelles attachées au statut d’enfant, dure en général de deux à six ou sept ans.

Troisième stade
Pour la fille, le traumatisme est plus facile à surmonter puisqu’elle peut s’octroyer la capacité d’être mère, mais prendre cette place implique effectivement d’avoir perdu sa mère. Ce qui parfois n’a pas lieu.
Pour le garçon, dont le chemin se sépare ici du tronc commun préalable, le traumatisme est de subir la séparation d’avec sa mère, la fin de sa petite enfance. Qui parfois n’a pas lieu non plus. Pour faire face à la dépression qui de ce fait pourrait survenir il affirme avec force la supériorité de son moi phallique.

Quatrième stade
La maternité relève de l’inconscient comme on l’a vu et on pourrait la considérer comme un espoir trompeur.
En effet l’idée de maternité ne concerne qu’un lointain futur et pourtant la fille s’y prépare déjà maintenant et s’impatiente ; alors qu’elle n’en a vraiment pas les moyens. Il faut donc grandir. Fille et garçon vont s’adresser au père, pour qu’il confirme la validité de leur choix et aide à la possibilité de leur évolution.
La fille déploie sa séduction qui ne peut aboutir à avoir des enfants tout de suite, ni à en avoir de lui comme il l’a fait pour sa mère à elle.
C’est encore l’occasion d’une difficulté.

En fin de compte, on voit que l’enfant est bousculé depuis sa naissance ; les traumatismes s’enchaînent. Il ne cesse d’être projeté de stade en stade qui sont autant d’échec ou de fin de situations acquises à partir desquelles il faut rebondir et aller plus avant.
En tout cas c’est bien d’une vie originaire qu’émerge l’individu sexué, identifié dans son genre et porteur de son projet d’existence.
Pour la femme, ce projet pourra être celui de la maternité.